Chapitre 3 : Le milieu familial et ses incidences sur le bien-être de l'enfant66

Chapitre 3 : Le milieu familial et ses incidences sur le bien-être de l'enfant

Les enfants sont influencés par le monde qui les entourent. Pour les enfants âgés de moins de 6 ans, rien ne les influence autant que leur famille. Les familles filtrent les expériences vécues par les enfants avec d'autres personnes et leur offrent le soutien et les soins qui influencent beaucoup leur développement durant les premières années. Ce sont les familles qui déterminent la qualité de vie d'un jeune enfant et jettent les bases de son développement futur.

Le présent chapitre donne un aperçu de ce qui est connu sur les rapports entre le milieu familial et la santé et le bien-être des jeunes enfants. Il examine des aspects importants du fonctionnement des familles – dont le rôle et la santé des parents – du revenu familial, de la scolarité de la mère et de la structure familiale. Les recherches canadiennes sur les rapports entre les familles et le bien-être des enfants reposent surtout sur l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ).68 Au fur et à mesure que des données provenant de cette étude sont disponibles, les chercheurs seront en mesure d'élargir la base de connaissance et d'approfondir les liens complexes entre les familles et le bien-être des enfants.

L'importance de la dynamique familiale et le bien-être des jeunes enfants

Les recherches ont démontré que la dynamique familiale est l'un des facteurs qui affecte le plus le développement sain des enfants. Une famille dont le fonctionnement est positif peut atténuer l'influence d'autres facteurs sur le développement des enfants, comme le revenu et la structure familiale.69

Le fonctionnement d'une famille réfère à la façon dont ses membres communiquent entre eux, travaillent ensemble et se traitent les uns les autres. Il a aussi rapport à la capacité des membres d'une famille à ne faire qu'un. Bien que la majorité des enfants grandissent dans des familles fonctionnelles, un certain nombre ne le font pas.70 Les enfants vivant dans des familles dysfonctionnelles ont 35 % plus de chance de montrer des signes de comportement problématique – agressif ou difficile – que ceux qui vivent dans des familles fonctionnelles.71 Ces liens entre le fonctionnement d'une famille et les problèmes de comportement sont particulièrement évidents lorsque l'on examine les signes d'agressivité montrés – se battre, donner des coups de pied, mordre et-ou détruire des biens.

Pratiques parentales

Le bon fonctionnement d'une famille est relié à la qualité des rapports entre les parents et leurs enfants. Ces rapports sont un élément clé et façonnent le développement du jeune enfant et jettent les bases de son développement jusqu'à l'âge adulte.74 Des recherches menées au Canada et aux États-Unis démontrent de façon constante que les pratiques parentales influencent de diverses façons les résultats découlant du développement de l'enfant, comme l'agressivité, la sociabilité, la réussite scolaire et l'achèvement des études secondaires.75

De bons parents mettent des pratiques parentales stratégiques au coeur de leurs rapports avec leurs enfants. Ces pratiques comprennent de surveiller attentivement le comportement de l'enfant, d'assurer un foyer accueillant et humain, et d'encourager l'autonomie. Ce mélange de surveillance, de réceptivité et d'encouragement est défini comme une « pratique parentale autoritaire ».76 Plus précisément, des « parents faisant preuve d'autorité » surveillent le comportement de leurs enfants, répondent à leurs besoins, établissent des limites raisonnables et les encouragent à être plus autonomes. Tout en établissant des limites bien précises, les parents faisant preuve d'autorité offrent des choix, discutent de comportements de rechange et encouragent l'autonomie. Par ailleurs, les « parents autoritaires » sont souvent dominateurs et parfois durs dans leur façon d'imposer la discipline. Ils sont parfois perçus comme étant moins souples, sensibles et chaleureux dans leurs rapports avec leurs enfants. Les « parents débonnaires » sont plus indulgents et très tolérants par rapport à la mauvaise conduite de leurs enfants.

Les recherches ont révélé que les enfants élevés dans un milieu où les parents font preuve d'autorité sont les moins aptes à montrer des signes de vulnérabilité. Cela se reflète aussi par un meilleur comportement et une meilleure réussite scolaire. Des pratiques parentales proactives, qui se reflètent par un certain style d'autorité, diminuent aussi de 25 à 52 % les risques de problèmes durant la croissance chez les enfants canadiens, selon le genre de problème.78 Par contre, les chercheurs ont constaté que des pratiques parentales irrégulières et négatives peuvent entraîner l'apparition de signes de vulnérabilité, comme de moins bons résultats scolaires.79

Équilibre travail-famille

L'attitude des parents est importante, mais leur participation aux activités quotidiennes de leurs enfants l'est tout autant. Les recherches ont révélé que le temps que les parents interagissent directement avec leurs enfants est relié de façon positive au développement des enfants.81 Cependant, l'importance du temps n'est pas mesurée par le nombre d'heures que les parents passent avec leurs enfants, mais par la « qualité » du temps passé avec eux.

La présence sur le marché du travail de mères de jeunes enfants est l'un des plus importants changements à survenir dans la vie familiale au cours des 20 dernières années. Environ 60 % des femmes ayant des enfants agés de moins de 3 ans faisaient partie de la main-d'oeuvre active rémunérée en 2001 – une hausse par rapport à un taux d'environ 40 % au début des années 1980.82 Les chercheurs débattent depuis fort longtemps les répercussions de cette hausse sur le développement des enfants.

Dans l'ensemble, les recherches ont permis de démontrer que les enfants dont les mères travaillent à l'extérieur du foyer ne sont pas désavantagés sur le plan du développement. Les parents savent de plus en plus qu'ils doivent encourager le développement de leurs enfants dès les premières années. Ainsi, entre 1986 et 1998, malgré les exigences accrues du marché du travail, les parents canadiens qui travaillent ont accru de façon significative la quantité de soins directs – soins physiques, jeux et déplacements – et le temps durant lequel ils sont en contact avec leurs enfants âgés de 5 ans ou moins.83

L'augmentation du nombre de mères qui font partie de la main-d'oeuvre fait en sorte que plus d'enfants sont maintenant confiés à des services de garde d'enfants. Une étude récente a conclu que des services de garde de qualité peuvent réduire les incidences négatives d'un foyer soumis à un stress ou défavorisé, sans égard au revenu de la famille.84 Cet examen a conclu que l'usage ou non de services de garde n'est pas un enjeu. Le facteur clé est plutôt la qualité du service de garde. D'autres études ont corroboré cette conclusion, constatant que les services de garde n'ont pas d'incidences négatives sur les rapports entre la mère et l'enfant (sauf lorsque de très jeunes enfants sont exposés longuement à des services de garde de piètre qualité). Le comportement et les croyances des parents sont un facteur beaucoup plus important pour le développement de l'enfant que les services de garde.85 Les études ont aussi révélé que les enfants de foyers à revenus faibles ou moyens qui fréquentent des services de garde à domicile ou dans un centre ont amélioré le développement de leur vocabulaire à l'âge de 4 et de 5 ans, par rapport aux enfants de mêmes milieux qui ne fréquentent pas des services de garde hors du foyer.86

Le temps que les parents passent à lire tout haut à leurs enfants est un autre aspect important de l'engagement des parents à l'égard des jeunes enfants. Les recherches ont prouvé que la lecture quotidienne à un jeune enfant a une grande influence sur son développement. Les parents qui lisent souvent avec leurs enfants contribuent à leur sain développement, surtout à celui de leur langage et de leur aptitude à la lecture.87 Les études démontrent aussi qu'il existe un lien entre la lecture précoce et fréquente et le développement social. La lecture quotidienne semble réduire la possibilité de troubles comportementaux.

Bien-être des parents

Le bien-être d'un parent joue aussi un rôle clé dans le fonctionnement d'une famille.

Les chercheurs ont trouvé qu'une dépression vécue par une mère est un facteur clé de la vulnérabilité des enfants. En effet, des jeunes enfants qui vivent avec des mères déprimées sont particulièrement aptes à avoir des problèmes de comportement et d'apprentissage.88 À titre d'exemple, les bébés dont les mères sont déprimées sont moins attentifs, d'humeur plus irritable et difficiles. Les enfants âgés de 5 ans ou moins sont une fois et demie plus portés à avoir des aptitudes verbales peu développées si leurs mères souffrent de dépression. De plus, les enfants étaient deux fois plus susceptibles de souffrir de troubles comportementaux si leurs mères souffraient de dépression.89

Les chercheurs ont aussi constaté que la consommation abusive d'alcool par la mère est reliée à des pratiques parentales négatives et à des troubles comportementaux et affectifs chez les enfants. Bien que seulement 3,5 % des enfants aient des mères étant des buveuses excessives – 5 verres ou plus à plus de 12 occasions au cours de la dernière année – ces enfants souffraient de plus de problèmes affectifs, d'angoisse de séparation, d'hyperactivité et d'agressivité, et avaient plus de risques de commettre des crimes contre des biens. Les mères étant des buveuses excessives ont rapporté moins d'échanges positifs avec leurs enfants par rapport aux mères qui ne boivent pas ou qui boivent de façon modérée, et elles semblent être plus hostiles et inefficaces dans leur rôle de parent.90

L'importance du revenu et de la scolarité de la mère sur le bien-être des jeunes enfants

En général, grandir au sein d'une famille fonctionnelle avec des parents qui exercent des pratiques parentales positives diminuera les incidences d'autres facteurs comme le revenu et la scolarité de la mère. Malgré ces facteurs atténuants, néanmoins, le revenu et la scolarité de la mère contribuent largement au développement de l'enfant.

Revenu familial

La majorité des enfants de familles à faible revenu s'en tirent très bien, obtenant des résultats dans la moyenne ou supérieurs à celle-ci quant à leurs mesures cognitives et ne souffrent pas d'importants troubles comportementaux. Le revenu familial, cependant, est reconnu comme étant un facteur stable et important pour le développement d'un enfant. Bien qu'il existe un lien prouvé entre le revenu et le développement du vocabulaire, il est important de noter que d'autres facteurs, comme la scolarité parentale, les habitudes de lecture et la participation à des activités dès le début de l'enfance influencent aussi fortement le développement du vocabulaire des enfants. Les enfants vivant dans des familles à faible revenu sont plus aptes vers 4 et 5 ans d'avoir moins de compétences linguistiques que ceux qui vivent dans des familles à revenu moyen et élevé.91 Les enfants qui vivent dans des familles à revenu moins élevé sont aussi moins susceptibles de participer à des activités récréatives que ceux qui vivent dans des familles mieux nanties. La participation à ces genres d'activités au début de l'enfance jette les bases pour l'acquisition de compétences de base et la réussite scolaire.92

Scolarité de la mère

Le niveau d'éducation de la mère a aussi de fortes incidences sur le développement de l'enfant. Des recherches récentes ont démontré qu'il existe un lien étroit entre la scolarité de la mère et le développement du vocabulaire.

Figure 2 : Résultats obtenus par les jeunes enfants au test Échelle vocabulaire en image Peabody – Révisé, selon le niveau de scolarité de la mère, 2000-2001

Résultats obtenus par les jeunes enfants au test Échelle vocabulaire en image Peabody - Révisé, selon le niveau de scolarité de la mère, 2000-2001

Source : Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes, Cycle 4 (2000-2001).

Plus un enfant est exposé à du vocabulaire, plus il aura tendance à en faire usage. Les mères ayant des niveaux d'éducation supérieurs sont plus aptes à parler à leurs enfants et à utiliser un vocabulaire enrichi.93 Tel qu'illustré à la Figure 2, en 2000-2001, les enfants de mères ayant fait des études collégiales et-ou universitaires étaient plus aptes à avoir des compétences linguistiques moyennes ou supérieures. Des études portant sur le vocabulaire préscolaire par rapport aux compétences en lecture et en mathématiques, menées quatre années plus tard, suggèrent que le niveau d'éducation de la mère a à la fois une incidence à court terme et à long terme sur le développement de l'enfant.94

Les effets de la scolarité de la mère ne se limitent pas aux études scolaires. Elles ont aussi des incidences sur les aptitudes sociales. Les données indiquent que les mères qui ont obtenu un diplôme d'études postsecondaires sont moins aptes à avoir des bébés ayant des comportements personnel et social problématiques. Les recherches démontrent que cela a aussi des incidences à plus long terme car les enfants qui s'entendent bien avec d'autres enfants à l'âge de 4 et 5 ans sont moins aptes à être agressifs avec d'autres enfants plus tard que ceux qui ont un comportement agressif à l'âge de 4 et 5 ans.95 De plus, la scolarité de la mère est reliée au revenu familial. Plus une mère est éduquée, plus élevé sera le revenu familial.

L'importance de la structure de la famille sur le bien-être des jeunes enfants

De nombreuses études se sont penchées sur les répercussions des familles monoparentales et biparentales sur le développement des enfants, notamment en mesurant la réussite scolaire et le bien-être affectif social. Elles ont constaté que des enfants grandissant dans des familles monoparentales sont plus aptes à redoubler leurs classes, à avoir des compétences linguistiques plus limitées et à être en moins bonne santé que les enfants qui vivent dans des familles biparentales. Ces enfants sont aussi moins enclins à s'entendre avec des amis ou des parents que ceux qui vivent dans des familles biparentales.96

Figure 3 : Prévalence de troubles comportementaux, selon le type de famille, 2000-2001

Prévalence de troubles comportementaux, selon le type de famille, 2000-2001

Source : Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes, Cycle 4 (2000-2001).

Tel qu'illustré à la Figure 3, les enfants vivant dans des familles monoparentales sont légèrement plus enclins à montrer des signes de comportement problématique comme les troubles affectifs/l'anxiété, l'hyperactivité/le déficit d'attention et l'agressivité physique/troubles comportementaux que ceux qui vivent dans des familles biparentales.97

Les troubles comportementaux chez les jeunes enfants ne sont pas uniquement le fait des familles monoparentales. Il est important de noter que 85 % des jeunes enfants continuent de vivre dans des familles biparentales et, par conséquent, la majorité des enfants qui ont des troubles comportementaux vivent dans des familles biparentales. Tel que déjà mentionné, les effets de la structure familiale sur le développement de l'enfant sont atténués par des facteurs tels le fonctionnement de la famille et les pratiques parentales. De plus, le développement des enfants de familles monoparentales varie à cause de la répartition d'autres facteurs qui touchent la famille comme la scolarité de la mère et le revenu familial.

Séparation des parents

Au Canada, plusieurs jeunes enfants voient leur structure familiale changer avant de commencer leur 1re année à cause de la séparation ou du divorce de leurs parents. En fait, environ 25 % des enfants doivent maintenant vivre la séparation des parents avant l'âge de 6 ans, par rapport à seulement 8 % durant les années 1960.98

Les répercussions de la séparation des parents sur le développement des enfants peuvent être à court ou à long terme. Les données indiquent que les enfants qui vivent en situation de garde après divorce ont davantage de troubles comportementaux ou affectifs que ceux qui vivent dans des familles n'ayant pas divorcé.99 Or, 28 % des enfants qui vivent avec leurs deux parents ont un ou plusieurs troubles comportementaux par rapport à 32,8 % des enfants qui vivent en situation de garde après divorce.100

La séparation et le divorce des parents entraîne souvent une diminution du revenu familial et des changements au lieu de résidence d'un enfant – ces deux facteurs étant reliés aux incidences négatives sur le développement de l'enfant.101 Les enfants semblent particulièrement connaître des difficultés durant la période suivant de près la séparation des parents. Les enfants profitent du maintien d'un contact ou de rapports entre les deux parents biologiques après la séparation.102

La conclusion d'ensemble des études est que des pratiques parentales positives et un contact continu avec les deux parents semble atténuer les incidences négatives de la séparation et du divorce sur le développement des jeunes enfants.103

Conclusion

Les recherches ont indiqué que la nature des environnements familiaux d'un enfant a un effet très marqué sur son développement cognitif et comportemental, et sur la prévalence de la vulnérabilité durant l'enfance. Les facteurs présents dans ce milieu qui ont une incidence sur le développement d'un enfant sont les compétences des parents, la solidarité de la famille, le niveau d'éducation et la santé mentale de la mère, et le degré d'engagement des parents. Toutefois, il reste beaucoup à découvrir sur ces rapports complexes. Les recherches se poursuivent pour aider à accroître davantage nos connaissances sur le développement sain des enfants.